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Histoire : que faire des vestiges de la colonisation en Afrique ?

D’un bout à l’autre du continent, et plus d’un demi-siècle après les indépendances, des rues, des bâtiments et des monuments continuent de rendre hommage aux anciens oppresseurs. Que faut-il en faire ? Le débat est ouvert.

La police camerounaise le considère comme un « déséquilibré », la justice comme un vandale. Mais lui-même se revendique « nationaliste ». Le 4 juillet, André Blaise Essama était condamné à six mois de prison ferme et à 2 millions de F CFA (3 000 euros) d’amende pour « destruction de bien public », après avoir déboulonné et décapité la statue du général Leclerc de Hauteclocque, qui se tenait fièrement sur la place du Gouvernement, à Douala.

« La destruction de ce monument est un retour d’ascenseur au général Leclerc, en souvenir des martyrs camerounais injustement décapités et pendus par la France », déclarait Essama au lendemain de son forfait, non sans se vanter d’avoir également arraché une cinquantaine de plaques signalétiques portant des noms à consonance française.

Détruire le souvenir de l’oppresseur 

L’histoire ne dit pas si l’activiste camerounais s’était inspiré de la campagneRhodes Must Fall, qui fit grand bruit en Afrique du Sud en 2015. Son objectif : obtenir que soit retirée la statue de Cecil John Rhodes, qui trônait au cœur de l’université du Cap. Son slogan : « Rhodes doit tomber ».

Il est vrai que, plus de vingt ans après l’abolition de l’apartheid, le monument avait de quoi faire tousser nombre d’étudiants de la nation Arc-en-Ciel. Figure mythique de l’impérialisme britannique en Afrique australe, Cecil Rhodes fut notamment le fondateur de la compagnie diamantaire De Beers. Premier ministre de la colonie du Cap de 1890 à 1896, « père » de la Rhodésie ségrégationniste, il fut surtout l’un des artisans du suprémacisme blanc dans la région.

Selon l’historien Vincent Hiribarren, du King’s College London, « la législation mise en place par Rhodes [en Afrique australe] correspond aux prémices directes du régime de l’apartheid ».

Le 9 mars 2015, une poignée d’étudiants sud-africains avait donc improvisé une campagne de mobilisation contre la statue controversée, y déversant des seaux d’excréments. S’ensuivit un bras de fer avec la direction de l’université, qui finit par adopter le principe du retrait du monument.

Dans les rangs politiques, les réactions furent diverses. Si Julius Malema s’est aussitôt engouffré dans la brèche, réclamant que d’autres vestiges du colonialisme et de l’apartheid subissent le même sort, le président Jacob Zuma s’est montré plus nuancé : « Si vous lisez un livre d’histoire, vous ne déchirez pas les pages qui sont douloureuses. […] L’histoire doit être enseignée avec ses aspects douloureux et dévastateurs. » Jusqu’à perpétuer des monuments à la mémoire des oppresseurs d’hier ? « Ce dont nous devrions plutôt discuter, c’est de l’emplacement de ces monuments coloniaux et de l’apartheid. La colère ne construit pas une nation, elle la détruit. »

Une réappropriation des espaces urbains

« Les statues et monuments coloniaux n’étaient pas d’abord des artefacts esthétiques destinés à l’embellissement des villes ou du cadre de vie en général. Il s’agissait, de bout en bout, de l’extension sculpturale d’une forme de terreur raciale », écrivait en 2006, bien avant la polémique sud-africaine, le Camerounais Achille Mbembe. Au cours des années 1960 et 1970, rappelle ce théoricien du post­colonialisme, les pays du continent « ont cherché à se libérer des symboles de la domination européenne et à imaginer d’autres modes d’organisation de leur espace public ». Avec des fortunes diverses, et non sans quelques paradoxes.

Bénédicte Kurzen/The New York Times/REA

Un premier enjeu, immatériel celui-là, reposait sur la réappropriation par les Africains des toponymes de leur environnement immédiat, dont le colonisateur avait fait table rase. « La conquête fut une nouvelle ère, et de peur de mêler d’une façon irrationnelle le passé au présent, nous détruisîmes même un grand nombre des rues d’Alger, afin de les rebâtir suivant notre méthode, et nous donnâmes des noms français à toutes celles que nous laissions subsister », signalait Alexis de Tocqueville dans De la colonie en Algérie.

Dès 1832 fleurirent donc à Alger de nouveaux noms, étranges, que l’on croirait tout droit issus, selon Paul Siblot, professeur émérite en sciences du langage, de « l’amusante désinvolture d’un excentrique » : rue des Numides, rue Micipsa, rue des Lotophages, rue Macaron, rue du Diable, rue de la Girafe, rue des Janissaires… Au lendemain des indépendances, une vaste opération d’algérianisation est entreprise concernant les noms des rues, des wilayas, des communes, des quartiers mais aussi des montagnes, des oueds et des sites touristiques ou historiques du pays.

Retour des noms locaux

Pour marquer leur émancipation, plusieurs États se rebaptisent. La Gold Coast britannique devient le Ghana, le Bénin succède au Dahomey, le Zimbabwe enterre la Rhodésie du Sud et, plus tardivement, à la faveur de la parenthèse sankariste, la Haute-Volta cédera la place au Burkina Faso. Un phénomène qui se traduit parallèlement par la réappropriation progressive des noms de villes : Harare (ex-Salisbury) au Zimbabwe, N’Djamena (ex-Fort-Lamy) au Tchad, Maputo (ex-Lourenço Marques) au Mozambique…

Paradoxalement, au sud du Sahara, c’est un fidèle auxiliaire de l’Occident qui poussera à son paroxysme ce nationalisme toponymique – et patronymique. En 1971, Joseph-Désiré Mobutu pose les bases de la « zaïrianisation » de l’ex-Congo belge, élaguant allègrement tout ce qui pourrait rappeler la domination européenne. Lui-même se rebaptise Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga et impose à tous ses concitoyens d’adopter des noms africains.

L’ex-Congo belge devient Zaïre, la monnaie du même nom remplace le franc congolais, les monuments coloniaux sont retirés, et une vaste campagne de nationalisation-expropriation en matière économique accompagne le processus. En outre, nombre de villes sont rebaptisées, comme Kinshasa (ex-Léopoldville), Kisangani (ex-Stanleyville) ou Lubumbashi (ex-Élisabethville).

Une entreprise spectaculaire qui, selon Achille Mbembe, ne doit pas faire illusion : « Ici, le “nativisme” s’est substitué à la logique raciste tout en récupérant, au passage, les idiomes principaux du discours colonial et en les ordonnant à la même économie symbolique : celle de l’adoration mortifère du potentat – mais, cette fois, du potentat postcolonial. »

Les hommages aux colons demeurent

Sur l’autre rive du fleuve Congo, Brazzaville offre un parfait contre-exemple. La capitale de la République du Congo a conservé sans états d’âme le nom de l’explorateur Pierre Savorgnan de Brazza, qui avait ouvert la voie à la colonisation française de l’Afrique centrale. En 2006, ses restes sont exhumés d’un cimetière algérois pour être transférés en grande pompe à Brazzaville, où un mausolée tout de verre et de marbre de Carrare a été érigé.

Assistent à l’inhumation le président congolais Denis Sassou Nguesso, le centrafricain François Bozizé et le gabonais Omar Bongo Ondimba, ainsi que le ministre français des Affaires étrangères Philippe Douste-Blazy et un successeur du Makoko de Mbé, le roi des Tékés qui avait signé avec Brazza le traité plaçant son royaume sous protectorat français.

Il est vrai que, comparée à celle d’autres figures de l’épopée coloniale en Afrique, notamment dans le Congo de Léopold II, la réputation de Savorgnan de Brazza prête moins à controverse. « De Brazza n’était rien d’autre qu’un agent de l’impérialisme colonial, mais il n’était pas aussi brutal que les autres », tempère à l’époque l’historien gabonais Anges Ratanga-Atoz.

Au Mali, Alpha Oumar Konaré avait tenté, durant ses deux mandats, de tracer une voie médiane susceptible d’apaiser le ressentiment postcolonial sans pour autant renier cette parenthèse historique. À Bamako et dans les capitales régionales, il a fait ériger divers monuments afin de contribuer à forger une identité nationale postindépendance et d’assurer une fonction mémorielle, de l’hippopotame du boulevard de l’Indépendance, inspiré d’une légende mandingue, à l’obélisque d’ACI 2000, dont les idéogrammes évoquent différentes ethnies maliennes.

À Koulouba, où trône le palais présidentiel, des fresques commémoratives tentent par ailleurs d’inscrire l’histoire malienne dans la longue durée. C’est ainsi que sur la « colline du pouvoir » le général Borgnis-Desbordes, artisan de la conquête de l’ex-Soudan français, côtoie le résistant Samory Touré ou le père de l’indépendance, Modibo Keïta.

Les vestiges de la colonisation encore présent

Mais, d’un bout à l’autre du continent, la fièvre des indépendances a parfois relégué au second plan la préoccupation consistant à décoloniser les toponymes et à déboulonner les statues. À Saint-Louis, la première ville fondée par les Européens en Afrique de l’Ouest, en 1659, le pont emblématique qui enjambe le fleuve Sénégal porte toujours le nom du général Faidherbe, artisan de la conquête française, tandis que le nom même de l’ancienne capitale de l’Afrique-Occidentale française (AOF) se réfère aux rois de France – même si les Sénégalais la dénomment Ndar.

À Dakar, où la présidence de la République a pris ses quartiers dans l’ancienne résidence du gouverneur général de l’AOF, les odonymes commémorant la période coloniale ne se comptent plus : rue Jules-Ferry, rue Mangin, avenue Faidherbe, boulevard du Général-de-Gaulle… En Côte d’Ivoire, au bord de la lagune Ébrié, Bingerville tire son nom de l’ancien gouverneur français Louis-Gustave Binger. Et nul n’ignore, depuis qu’Alpha Blondy l’a immortalisé dans une chanson, l’existence du boulevard Giscard-d’Estaing à Abidjan, preuve d’une allégeance toponymique qui a survécu à l’indépendance.

Les aïeuls oubliés

Plus préoccupante que ces vestiges auxquels les Africains ont, semble-t‑il, fini par s’habituer au point de n’en questionner la perpétuation que de manière épisodique, l’insuffisance des mobilisations mémorielles portant sur les grandes figures de l’histoire nationale, en particulier lorsqu’elles s’opposèrent à l’ancienne puissance tutélaire.

Si la mémoire de l’esclavage est honorée à Ouidah (Bénin), à Gorée (Sénégal) ou dans plusieurs sites ghanéens, devenant des escales touristiques obligées, si le Kenya dispose à Nairobi, depuis 2015, d’un mémorial en hommage aux milliers de morts de la rébellion Mau Mau, les patries du continent sont peu reconnaissantes envers leurs illustres aïeux.

Encore de nos jours, un halo d’omerta continue d’entourer la lutte tragique des nationalistes de l’Union des populations du Cameroun (UPC). À Douala comme à Yaoundé, aucune rue, aucun mausolée n’est dédié à Ruben Um Nyobè ni à ses anciens compagnons de lutte, comme Félix Moumié.

« Le Cameroun représente l’antimodèle de la relation d’une communauté avec ses trépassés, et notamment ceux dont la mort résulte de l’acte même par lequel ils s’efforçaient de faire l’histoire », analyse Achille Mbembe. Faute d’entretenir une « conscience du temps et de l’histoire », l’auteur de De la postcolonie considère, pessimiste, qu’« un pays qui s’en fout de ses morts ne peut promouvoir qu’une vie mutilée ».

Des noms peu anodins jusqu’en Europe

Rebaptiser ne saurait effacer ni excuser, mais les anciennes puissances coloniales seraient bien inspirées de revoir quelques-uns des noms de rues qui, dans leurs villes, continuent d’honorer des personnages aux mains tachées de sang. Le roi des Belges Léopold II fait fort en la matière puisqu’il a son avenue à Paris, son boulevard à Bruxelles et quelques statues de-ci de-là, malgré les millions de morts qu’il a sur la conscience. Il n’est pas isolé, puisque Joseph Simon Gallieni, qui instaura un système de travail forcé à Madagascar après avoir sévi dans d’autres colonies françaises, a son avenue à Bagnolet et sa station de métro au bout de la ligne 3.

Autre bourreau, spécialiste des « enfumades » en Algérie, le maréchal Bugeaud se voit honoré dans le très chic 16e arrondissement parisien… L’on pourrait poursuivre la liste avec le général Alfred Dodds, qui mena avec brutalité la conquête du Dahomey et en pilla les palais en 1892. Si le Bénin réclame aujourd’hui les quelque 5 000 objets rapportés en France, Dodds a quand même son avenue à Paris.

Mais n’isolons pas la France, puisque l’Allemagne a elle aussi ses rues inavouables : comme la Lüderitzstrasse de Berlin en l’honneur d’Adolf Lüderitz, qui « acheta » les terres du Sud-Ouest africain (Namibie), où l’Allemagne se rendrait coupable du premier génocide du siècle, celui des Namas et des Hereros. Non loin est honoré par une place à son nom Gustav Nachtigal, dont les interventions furent décisives pour la colonisation du Cameroun, du Togo et du Sud-Ouest africain.

Quant à la Petersallee, elle rappelle la mémoire de Carl Peters, autre figure coloniale controversée. Libérer quelques rues de ces patronymes honteux serait un premier pas peu coûteux sur la longue route des réparations. (N.M.)

JA

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